Sales Français
"L'esprit partout épars se concentre dans la cocarde de la conscience". Blaise Cendrars
Peureux, ignares, chauvins, racistes, xénophobes, égoïstes, radins, colériques ainsi MM. Hollande, Strauss-Kahn, Lang, Bayrou, Sarkozy, Barnier ont qualifié les français depuis la victoire du Non; peureux, ignares, chauvins, racistes, xénophobes, égoïstes, radins, colériques ainsi intellectuels et éditorialistes ont décrit les français; peureux, ignares, chauvins, racistes, xénophobes, égoïstes, radins, colériques ainsi de nombreux hommes politiques européens ont insulté les français. Quand à Jacques Chirac, il prend acte!
L'intérêt, les intérêts de la France diffèrent donc de ceux des français d'après son président même. Ce n'est pas le Non qu'il faut décortiquer, c'est le oui: comment en est-on arrivé là, est-ce par mimétisme avec le déni de démocratie qui caractérise si bien le fonctionnement de l'Union, est-ce l'aboutissement final de la grande défausse de l'élu sur le fonctionnaire, de la décision sur le règlement, de l'inspiration sur la directive? En soutenant cette constitution, les hommes aux pouvoirs comme ceux y aspirant s'amputent encore davantage de leurs capacités d'imagination et d'action, en la refusant, les français les enjoignent à retrouver le goût de l'initiative et de la responsabilité. Beau défi!
La menace de l'affaiblissement, thème d'extrême droite par excellence, thème pétainiste, a été utilisée à satiété par le camp du oui faute d'argument. Ce qui affaiblit la France c'est de rabâcher sa prétendue faiblesse, ce qui affaiblit la France c'est la condamnation, c'est le rejet, c'est la dénégation du message des urnes tant par le pouvoir que par l'opposition de gouvernement, ce qui affaiblit la France, c'est que la campagne du oui, comme toutes ses réactions le confirment après la défaite, avait les français pour adversaires, ce qui affaiblit la France, c'est un président de la République qui "prend acte" du résultat du référendum au lieu de le prendre dans ses bras et de le porter et de le défendre à Bruxelles (puisqu'un président élu au suffrage universel doit aller se justifier devant des fonctionnaires inconnus), ce qui affaiblit la France, ce sont des français stigmatisés le 29 au soir par Jacques Chirac et François Hollande, alors que, l'un président, l'autre socialiste, devraient, par devoir pour l'un, par conviction pour l'autre se faire les hérauts de la voix de leur peuple.
Une constitution n'est pas un contrat entre citoyens, c'est un contrat entre les citoyens et le pouvoir décrivant les modalités de l'exercice du pouvoir et du choix de celui-ci par ceux-là. Ni l'un ni l'autre ne sont acceptables dans la constitution européenne:elle ne prévoit ni choix, ni contrôle. Peu d'Européens sont prêts à une organisation du continent en une confédération à la suisse, c'est peut être dommage, mais c'est ainsi. En attendant qu'il puisse être démocratique, tout pouvoir supra national doit être supprimé, le plan B, c'est la suppression de la Commission et tel doit être le message de la France, de Chirac comme du PS, tel doit être le message joint de la France et des Pays-Bas, tel devrait être négocié l'avenir de l'Europe avec les pays du Non à venir et même avec les autres, Allemagne en tête. D'états à états, entre gouvernements légitimes, tout est possible, le projet européen est possible.
Une Constitution est grand texte inspiré, une constitution (américaine, françaises, allemande et japonaise d'après guerre, nouvelles des pays d'Europe centrale et orientale, irakienne à venir) est un texte de rupture mais aussi un texte familier dont de nombreux citoyens connaissent un ou deux articles ou dont il peuvent résumer l'inspiration, le projet soumis au vote était un document maniaque et plat à deux objectifs:consacrer la concurrence, consacrer la Commission. Ni justice sociale, ni volonté de puissance, ni exigence de loyauté, ni contrôle populaire. Les partisans du oui pour la plupart très attachés à la justice sociale, conscients qu'un état sans puissance n'en est pas un, tous très choqués par l'attitude des nouveaux membres se précipitant sous l'aile de Washington, tous sincères démocrates le savaient bien: ils n'ont pas convaincu. La rupture qui entraînera le retour en grâce de l'Union chez les européens (la participation aux élections européennes est en baisse constante depuis qu'elles existent, y compris chez les nouveaux membres), c'est la suppression de la Commission.
Bien sur il y a le désarroi, bien sur il a nourri le Non; bien sur l'étroitesse du choix politique: économie de marché avec ou sans palliatifs, ne porte pas à l'enthousiasme, mais le Non n'est ni à l'Europe ni au grand capital, le Non refuse la fin programmée du capitalisme civilisé si laborieusement bâti en trois générations; le Non dit: Laissez le confort pour la puissance, ou l'inverse, passe encore, mais perdre l'un et laisser filer l'autre évaporée à Bruxelles, non.
Ce à quoi il a été dit Non ce n'est pas aux fins de mois difficiles, au prix du kilo de cerises, à Jacques Chirac et s'il lui a été dit non, le non est tout autant adressé à François Hollande et s'il y a désaveu celui-ci est le premier visé, son camp ne l'a pas suivi, le oui vote UMP et UDF, majoritairement; ce à quoi il a été dit Non c'est au déni d'identité, au déni de puissance, à la honte de l'histoire, aux cinq culpabilités les croisades, l'esclavage, la colonisation, l'holocauste, le rideau de fer dont l'Europe s'englue; ce à quoi il a été dit Non c'est à la "désaffiliation" en cours, c'est à la tentative de nouvelle citoyenneté sans suffrage ni territoire qu'élabore sans le savoir un collège de commissaires inconnus, irresponsables, incontrôlables; ce à quoi il a été dit Non c'est à l'onction dont Bruxelles enduit notre destin pour le rendre aussi insaisissable qu'une truite, ce à quoi il a été dit Non c'est au primat de la norme sur l'usage, ce à quoi il a été dit Non c'est à la course éperdue vers la désincarnation.
Sales Hollandais.
Sarajevo, 3 juin 2005
Jacques-Emmanuel Remy
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